Elle avait, se penchant sur le petit lit de l'enfant tout juste arraché à son ventre, le regard affolé des gazelles traquées, où se glissait autant d'effroi que de [de haime] haine. Elle allait et venait comme si un Autre l'appelait, ne sachant où donner du sein, du sien, animal en lutte devant cette métaphore impossible, cet enfant d'elle, mère, telle une Sémélé qui n'aurait pas succombé à la foudre de Zeus, Sémélé découvrant qu'elle va mourir, comme après elle Ino, Autonoé et Agavé, mères-nourrices dévorantes et dévorées, livrées à cet instinct qu'elle dit maternel. Folie sinistre où tout le monde meurt, folie de la naissance et folie de la maternité, possession possédante où la modération n'est pas de mise. Elle voyait bouger l'enfant qui n'en voulait qu'à son sein. Elle le voyait menaçant, non parlant, dévorant, et se sentait assaillie de toutes parts, de son sexe à sa bouche, vomissante de rage et d'amour, de nourriture et de mort. Elle a pris l'enfant et sans savoir très bien ce qu'il adviendrait alors, tout simplement, le laissa flotter dans l'eau du bain. L'eau entrait en lui sans glou-glou, sans qu'aucun bruit ne laisse transparaître souffrance [où] ou même peur. Elle le regardait couler. Comme Ophélie aux herbes. Elle se sentait à nouveau ronde d'une étrange jouissance. Le bel enfant mourant en silence lui rendait la paix qu'il lui avait volée à se glisser malgré elle à ses entrailles. Elle n'avait plus peur. Elle pouvait commencer à inventer un nouvel Autre, un qui serait sans bouche, sans sexe, un qui ne l'empêcherait pas de dormir, et elle se pencha sur le petit lit et se mit à chanter cette très vieille ballade que sa mère ne lui chantait jamais, et elle pris cet enfant vide et se mit à le bercer doucement comme l'eau berçait celui qui gisait à l'émail nacré de la grande baignoire, elle lui parlait sans fin du bonheur qu'elle éprouvait d'être mère, de la douceur de donner de son sein à sa bouche le miel de son lait, elle avait tué l'un pour pouvoir aimer l'Autre. Tout était bien maintenant. Il fallait dormir. L'enfant mort avait cessé de crier et celui-là reposait doucement à côté d'elle. Il avait la couleur de ses yeux, le velours de sa peau et sentait bon le cyste cueilli cette fin d'été en l'île de Sardaigne et préparé en dé-coction qu'elle posait en gouttes parfumées au bleu des veines de ses poignets. En touchant l'enfant elle l'imprégnait de son odeur. Elle était prise au charme de l'enfant odorant et une mélodie monta de lui vers elle et des mots se détachèrent de la mélodie, elle disait doucement ..."Mère! Ah! mère! J'ai si grand faim, Donne-moi du pain, ou bien je vais mourir." "Attends un peu! Attends, mon cher enfant, Demain nous irons vite moissonner." Et quand le blé fut moisonné l'enfant se remit à crier: "Mère! Ah! mère! J'ai si grand faim, donne moi du pain, ou bien je vais mourir" "Attends un peu! Attends, mon cher enfant, Demain nous irons vite battre le blé." Et lorsque le blé fut battu, l'enfant se remit à crier: "Mère! Ah! mère! J'ai si grand faim, Donne-moi du pain, ou bien je vais mourir." "Attends un peu! Attends, mon cher enfant, Demain nous irons vite cuire le pain." Et quand enfin fut cuit le pain, L'enfant gisait dans le cercueil! ... Elle avait souvenir de cette presque berceuse. Ce Lied que le gramophone dans son atroce candeur sussurait à son oreille d'enfant sage revenait à sa mémoire et avec lui le bruissement de l'eau. Elle le vit soudain, pâle d'être bleui ou d'être en repos, ce bel enfant qu'on lui avait fait puis qu'on lui avait laissé, l'oubli venant, grandir au ventre. Qui allait posséder qui, maintenant, d'elle à lui. Elle sentait les vieilles peurs de l'enfance revenir de ce pays où des bêtes maléfiques se mêlent aux nuages et leur donnent des airs sauvages et terrifiants, où les becs aigus des oiseaux veulent arracher l'oeil de l'enfant qui les scrute, où les mères chantent avec des airs de rien un petit lied de mort à la tombée du jour, moment crucial entre vie et mort où l'enfant n'en peut plus de ne pas dormir à cause de ces maudits animaux plein de becs vengeurs qui en veulent à son oeil, elle a mal et peur et la musique ne veut plus la laisser en paix et les becs des oiseaux battent à son esprit et l'enfant n'en finit plus d'être bleu comme ce petit frère tant aimé qu'on lui a volé sans crier gare au seuil de ses huit ans, bleu l'enfant comme ses larmes maintenant qui coulent de l'oeil au ventre pour toujours plat. Si elle mourrait sur l'instant et qu'on l'ouvrit en deux on ne trouverait rien sous l'inquiétante lumière de la morgue, rien, ni viscères ni os ni sang juste de la poussière d'eau et cette indéfinis- sable douleur de l'enfance perdue. Ce petit enfant la prenait en ses rêts et elle s'empétrait dans le bleu de sa mort comme un insecte aux fils d'une toile meurtrière. L'enfant mort doucement l'attirait à lui et cet Autre construit comme un rempart, forteresse de sa propre douleur, lui échappait, comme rêve au réveil, et s'en allait vers un ailleurs qui la renvoyait aux morts. Abandonnée à la mort qu'elle avait mise en scène, surprise dans sa réalité soudaine elle se tenait debout, architecture fragile d'os, comme un temple laissé à la fureur des vents.Elle voyait l'enfant, du fond de sa baignoire, sourire. Elle voyant dans l'enfant au fond de la baignoire, son sourire. Là au fond de la baignoire. Elle voyait dans l'enfant au fond de la baignoire son sourire. Etait-ce elle la morte. Elle voyait de l'enfant dans le fond de la baignoire ses peurs enfin noyées avec lui. Ce grand gâchis absorbé par la baignoire comme l'encre par le buvard. Ce triste jour s'incendiait d'une vieille lumière jadis fulgurante qui brulait sa mémoire et ses entrailles où sa folle espérance que le bel enfant bleu soit un mirage gisait. Puisse-t-il être une idée sortie de son esprit et non pas de son ventre. Où est l'Autre maintenant, celui-là tout pareil au beau rêve tout pareil à elle tout de partage ou d'amour celui-là qui ne vous prendrait pas vos nuits et vos amants qui ne vous jetterait pas quand il serait grand celui-là que l'on ne tue pas tant il est hors du commun tant il est mythique et beau et parfait celui-là qui est un peu de vous en érection, cet Autre qu'elle ne veut pas accepter comme étant celui-là mort qui exigeait tout d'elle mais avec lequel elle n'a pas voulu de rencontre. Où était-il celui qu'elle avait voulu voir naître du bleu de cette chair sortie d'elle et qui git au fond de cette alcôve liquide. Elle devait le retrouver pour ne pas devenir folle. Elle était sortie, l'air était froid, décembre piquait à ses joues, les vitrines triomphantes de rutilants jouets annonçaient la naissance approximative du doux Jésus de Nazareth, petit juif turbulent qui en fit de belles à la pauvre Marie et elle se sentit solidaire de la mère la plus patiente de l'ère chrétienne. Elle allait mieux, le sien était plus calme au fond de la baignoire. Tout cela était normal juste la sensation prenan-te d'une douleur sourde, mal contenue à l'approche d'un petit garçon blond aux yeux bleus qui la dévisage. Elle voudrait le battre le faire disparaître. Elle s'engouffre dans le grand magasin plein de lumières, cette même jadis fulgurante, et au rayon des poupées elle s'empara d'une blonde fillette aux yeux outremer et déchiquète à coups d'ongles et de dents le caoutchouc imitateur de peau. Elle va mieux, son enfant, le sien était entier au fond de la baignoire, entier, entier. Elle et lui. Un. Au moment du sortir de ce beau magasin deux hommes d'étrange allure encadraient la béance des portes. Elle ne voyait rien autour d'elle, cette nuit venait de l'absorber entière, plus de mémoire de becs d'oiseaux, plus de cadavres accrochés à ses épaules, plus même sa propre mort. Elle marchait et n'obéissait plus qu'à la petite fille qu'elle avait été, elle allait retrouver le petit frère perdu, enfoui elle ne savait plus très bien où. Elle allait mieux, son enfant n'était pas caché par une terre dense, il était clair au fond de la baignoire. La tête à peine enfouie au noir de la rue les hommes ont saisi ses deux bras sans crier gare et sans violence l'ont couchée au blanc d'un lit mais depuis la peur ne l'a plus quittée. Ce matin elle a mêlé la transparence de l'eau et le proupre de son sang qu'elle croyait figé dans le bleu de l'enfant. Elle va mieux, au fond de la baignoire, comme petite son corps se détache de la terre vers le chant des lunes, des sables, des algues et des premières eaux.
Elle réveille le blanc de son enfance par le sang du rêve.
Muriel Anastaze, Mai 1993
